Musica, série Ibuki

 

Au début des années soixante-dix, le Zen et l’art de la motocyclette de R. Pirsig a connu un grand succès. Voici aujourd’hui le Zen et l’art de la haute-fidélité composé par Musica. Ces délicieuses petites boîtes à musique rencontreront-elles le même engouement ? Ce ne serait que justice, mais la chose n’est malheureusement pas assurée car nous savons tous que le monde n’est que drames et injustices. Et pourtant, la série Ibuki nous propose un étonnant trio qui vient sans hésiter balayer tous les poncifs audiophiles.

La société Musica est installée dans la ville d’Oguki située à une centaine de kilomètres de Kyoto, au pied du mont Ibuki culminant à 1377 m… 証明終わり
L’ensemble de la production Musica s’inspire de l’artisanat traditionnel japonais, et son président Monsieur Ikuo Makabe exploite habilement les ressources locales pour nous proposer une ligne raffinée dont chaque appareil est assemblé sur place.
La laque et la qualité des motifs floraux ornant chaque élément sont si bien finis qu’il faut vraiment touché les coffrets pour réaliser qu’ils n’ont pas été peints par un maître japonais, mais qu’il s’agit en fait de simples sérigraphies imprimées sur des boîtiers synthétiques ! L’illusion est parfaite.
Par contre, les supports isolants en granit poli accompagnant chaque électronique sont bien réels et fournis par une entreprise locale, Sekigahara Marble Craft, ainsi que le bois de cèdre centenaire utilisé pour les façades.
Les coffrets de la série Ibuki sont de tailles identiques, soit une largeur d’environ 8 centimètres pour 6 de hauteur et 26 de profondeur (sans les supports).

Le parti pris radical et iconoclaste de la petite équipe Musica n’est pas sans rappeler un autre constructeur japonais comme 47 Labs, mais si ce dernier peut donner l’impression de s’adresser essentiellement aux amateurs (très) aisés friands d’ésotérisme désireux d’affirmer leur différence, la démarche de Musica semble plus orientée vers la musicalité alliée à la simplicité d’utilisation ;le tout à proposé à des tarifs abordables.
L’unité de présentation se retrouve au niveau des fonctionnalités réduites au minimum vital. Une fois indiquée la présence en façade d’un même inverseur à bascule à trois positions sur chaque appareil – hors tension en position centrale, mise sous tension et sélection de la première entrée à droite et sélection de la seconde entrée à gauche – et d’une diode bleue rappelant la position “ON”, on a fait le tour des commandes disponibles ! La consultation du mode d’emploi est donc tout à fait facultative. Le préampli phono et le DAC disposent d’une fenêtre circulaire laissant deviner la présence d’un tube, fenêtre qui est remplacée par le bouton de réglage du volume sur l’amplificateur intégré. Si vous ne pouvez vous passer de télécommande, il faudra aller chercher votre bonheur ailleurs car chez Musica on ignore tout ce qui n’est qu’accessoire !

La ligne Ibuki est donc composée de trois références où l’on retrouve également une certaine économie de moyens concernant leur dénomination, l’intégré étant baptisé “amplifier”, le pré-phono “analog” et le convertisseur “digital”…

Ibuki-amplifier

Au dos du coffret, 2 entrées ligne sur RCA , 2 sorties haut-parleurs et le connecteur de l’alimentation externe. Vu le poids plume de l’engin et l’espace compté, il ne faudra pas espérer y relier des câbles-tuyaux-d’arrosage audiophiles de 10 cm de diamètre à pas de prix, il ne le supporterait pas.
Si la petitesse des boîtiers surprend, l’intérieur est encore plus étonnant ; c’est une vision que les inconditionnels d’alimentations surdimensionnées de plusieurs kilos et autres capacités de la taille de bâtons de dynamite ne supporteront pas. Une fois les quelques vis ôtées, les deux profils en U coulissent pour laisser apparaître un circuit réduit à sa plus simple expression et dont la cage du potentiomètre constitue l’élément le plus imposant !
Mais l’horreur ne s’arrête pourtant pas là car, si l’Ibuki nous épargne la classe D, il n’en utilise pas moins deux simples boîtiers d’amplification TDA2005 initialement prévus pour la réalisation de vulgaires autoradios ! Chaque boîtier stéréo est capable de délivrer royalement 10 W par canal sous 4 Ω, soit 20 W par canal en mode bridgé, ce qui est le cas ici.

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Voilà, le tour du propriétaire fait et les afficionados de la 300B sont certainement déjà retournés à leur fer à souder… et pourtant, ne serions-nous pas finalement très proches du fameux “fil droit avec du gain” avec cet Ibuki au schéma simplissime ne comptant qu’une seule capa de liaison pour un seul étage ? D’ailleurs en y regardant de plus près, les 20 W/4 Ω sont largement comparables aux 8 W/8 Ω d’une 300B, avec en plus quelques avantages essentiels comme un comportement bien supérieur dans le secteur grave, une linéarité étendue et une stabilité annoncée sur des charges jusqu’à 1,6 Ω qui donnerait envie de l’essayer sur une bonne vieille paire de Quad 57, d’autant que les sorties sont protégées contre les cours circuits… Je n’ai d’ailleurs pas résisté à un essai sur des Quad 2805 et, s’il s’en sort beaucoup mieux qu’on n’aurait pu l’imaginer, l’expérience confirme sans surpriset que des enceintes d’un rendement correcte sont tout de même conseillées (il existe d’autres modèles chez Musica pour cet usage, comme le Raicho ou la série 60). L’Ibuki a donc été testé avec des haut-parleurs coaxiaux de 30 cm annonçant 97 dB de rendement, de petites colonnes 2 voies de 92 dB (20 cm Fostex + ruban) et des compactes Quadral Chromium Style 32 de 87 dB de sensibilité.

Les premières écoutes se sont déroulées sans aucun à priori, ayant reçu les trois Ibuki suite à la proposition de l’importateur sans avoir pris de renseignements particuliers sur les produits, me contentant dans un premier temps de brancher l’Ibuki-amplifier sur un tuner Mcintosh MR80 calé sur FIP ou France Musique, heureux de découvrir des produits sortant des sentiers battus et séduit par leur esthétique, mais n’en espérant rien de particulier. Le petit intégré ne tarda pourtant pas à attirer mon attention, délaissant rapidement le fauteuil de mon bureau pour m’installer face aux enceintes.
Le son qui sort de cette petite boîte est surprenant, constitué d’un mélange de douceur et d’autorité. Le message s’écoulait avec aisance et fluidité et l’Ibuki savait retenir mon attention et me procurer un plaisir évident sans que je ne sache vraiment dire de quelle façon il s’y prenait.

 

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En fait, l’Amplifier semble représenter le compromis idéal entre le classique mono triode SE et son alternative transistorisée, dans l’esprit de célèbres prédécesseurs comme Le Monstre (8 W) de Jean Hiraga ou les First Watt (5 à 25 W) de Nelson Pass, sous une forme à la fois moins extrémiste et beaucoup plus esthétique et conviviale… Avec l’Ibuki on retrouve les principales qualités des triodes les plus connues avec, en plus, une linéarité et une neutralité s’étendant jusqu’aux extrémités du spectre audio, sans chaleur excessive, ni interprétation avantageuse de l’enregistrement. Il possède le sens du détail tout en sachant éviter de verser dans l’artificiel. Le bas du spectre perd la mollesse caractéristique des amplis à tubes de faible puissance et devient crédible, même sur un enregistrement aussi difficile que la Marche au Supplice de Berlioz où la maîtrise des membranes des haut-parleurs tend à compenser le manque de puissance. Il faut bien sûr savoir rester raisonnable, et si le haut rendement de haut-parleurs de grand diamètre à membranes légères sait faire oublier l’absence de chevaux sous le capot, il n’en va pas de même avec des enceintes compactes comme les Quadral qui correspondent plus à la majorité de la production actuelle. Il faut alors se restreindre à des pièces de taille moyenne et ne pas espérer faire entrer dans son salon l’orchestre symphonique de San Fransisco au complet (mais quelle que soit la puissance de l’ampli c’est de toute façon toujours le cas avec des bibliothèques).

Ibuki-digital

Le convertisseur laisse apparaître un circuit tout aussi simple que celui de l’Amplifier mais qui se trouve ici doté d’une double triode miniature 6111 au niveau de l’étage de sortie. Une référence appréciée dans les microphones à tubes pour sa définition et sa rapidité. Le DAC employé est l’archi connu Burr-Brown PCM2704, un 16-Bit delta-Sigma limité aux fréquences standard de 44,1 et 48 kHz gérant le port USB en mode synchrone. Ici, pas de sur-échantillonnage et encore moins de DSD ! Le flux numérique limité au Red Book subit le moins de manipulations possible de l’entrée à la sortie de l’Ibuki-digital. Il s’agit d’une démarche commune à plusieurs constructeurs, y compris high-end, qui estiment qu’il s’agit là de la meilleure façon d’exploiter le format CD si l’on désire en tirer tout le potentiel, certains allant même jusqu’à utiliser deux chips différents, chacun dédié à un format spécifique (CD ou HD) pour éviter d’intervenir sur le signal. Le “fil droit avec du gain” appliqué au numérique ?

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Toujours est-il qu’à l’écoute la surprise est une fois de plus énorme, plus encore qu’avec l’Amplifier. Comment un appareil aux caractéristiques techniques aussi peu engageantes peut-il produire un pareil résultat ? C’est très déstabilisant lorsqu’on est habitué à des machines valant souvent 10 ou 20 fois plus, car il faut bien avouer que ce truc fait vraiment de la musique ! Je n’irais pas jusqu’à prétendre qu’il les surpasse en qualité, loin de là, mais il faut avouer que ce petit DAC distille une mélodie aux pouvoirs magnétiques très puissants ! Evidemment, la définition est émoussée par rapport à d’autres engins travaillant en mode asynchrone à des fréquences d’échantillonnage énormes et qui affichent un rapport signal/bruit bien plus élevé. Bien sûr, l’acuité aux deux extrémités du spectre n’est pas comparable à ces mêmes machines, pas plus que l’étendue de la scène sonore qui se trouve ici présentée d’une façon légèrement plus frontale. Mais si l’Ibuki-digital oublie un raclement de gorge au vingtième rang, il crée le liant entre les notes qui fait qu’une intimité naturelle s’installe spontanément entre vous et une Stacey Kent chantant avec un accent trop charmant pour être honnête une variation à connotation sexuelle sur un thème de Saint-Exupéry : « … Dessine-moi une abeille que je te butine… ». Il faut dire que le médium est superbe, sans pour autant être mis en avant, et soigne particulièrement les voix grâce à des timbres superbes et une qualité “organique” toute particulière. La vivacité et la dynamique de l’Ibuki nous permettent d’entrer naturellement dans la musique. La constante douceur dont il fait preuve n’est pas synonyme d’uniformisation du message car si les qualités très variables des différents enregistrements ne laissent aucun doute, le DAC n’exacerbe pas non plus les défauts des plus mauvais en y écartant toute agressivité ; ce qui autorise des séances d’écoute prolongées sans aucune fatigue auditive. Il parvient même à rendre les pires Web radios supportables !

Ibuki-analog

Comme le DAC, le préampli-phono dispose d’un étage final de gain basé sur la double triode 6111. La correction RIAA assurée par un ampli OP Burr-Brown est accessible aux cellules à aimant mobile via deux embases RCA à l’arrière du coffret, alors que les modèles à bobine devront auparavant passeront par deux transformateurs élévateurs. Un connecteur de masse est aussi présent dont seuls des essais In Situ pourront dire s’il doit être utilisé.
Etage de sortie à tube, transformateurs pour cellules MC, même si le circuit vise la même simplicité que le DAC et l’intégré, nous sommes clairement en présence de caractéristiques propres aux appareils haut de gamme.

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Doté des mêmes qualités que ses deux compagnons et même d’une définition accrue comparée à ceux-ci, il perd pourtant de nombreux points du fait d’une courbe de réponse déséquilibrée défavorisant les basses fréquences. Si la restitution claire de l’Ibuki-analog tire son épingle du jeu sur un enregistrement voix-guitare comme l’Ode To Billy Joe de Bobbie Gentry, elle ne fait plus illusion avec Jimi Hendrix sur Electric Ladyland et engendre une certaine frustration sur la version vinyle de la Fantastique de Berlioz par Carlos Païta et le LSO, même en ayant recours à un ampli de puissance Hegel H20 impérial dans ce registre.

La première réaction serait évidemment d’attribuer cela au choix du tube si le DAC Ibuki n’était pas là pour affirmer le contraire. La cause pourrait alors venir de la fabrication des transformateurs ou du choix de la courbe de correction RIAA. N’ayant que des cellules à bobines mobiles sous la main au moment du test je ne pourrais être affirmatif, mais je pencherais néanmoins plutôt vers cette dernière piste. Ceci dit, ce n’est en rien rédhibitoire, mais le caractère est suffisamment marqué pour qu’il soit pris en compte au moment de réfléchir à une association qui pourra éventuellement en tirer parti pour compenser des enceintes ou une cellule trop généreuses dans ce secteur. Dommage, car à moins de 1000 € l’Ibuki-analog possède de très sérieux concurrents, ce qui n’est pas le cas de l’amplificateur et du DAC dont la proposition est tellement différente de tout ce qui existe, qu’il serait bien impossible de les comparer à quoi que ce soit.

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Alors, si vous êtes sensible à la démarche esthétique et minimaliste, si vous aimez les beaux objets et appréciez les petits rituels, et si enfin les fiches techniques vous importent moins que la musique, vous êtes certainement prêts à découvrir la série Ibuki de Musica. A la condition préalable d’être apte à ouvrir sont esprit en même temps que ses oreilles, les Ibuki sont alors garantis 100% plaisir et 100% “No-Brainer”.
A noter que Musica propose également les 30series, une gamme plus complète qui conserve l’esthétique et la philosophie des Ibuki sous une livrée blanche et dont l’intégré et le convertisseur sont proposés à des tarifs plus accessibles.

Eric Charlot

CARACTERISTIQUES TECHNIQUES

IBUKI-amplifier
Puissance : 2 x 20 W/4 Ω
Réponse : 1 Hz – 40 kHz (-3 dB)
Rapport signal/bruit : 90 dB
Impédance d’entrée : 10 kΩ
Entrées : 2 x RCA stéréo
Sorties : 2 x HP stéréo
Dimensions LxHxP : 86 x 75 x 262 mm
Finition : Noir

IBUKI-digital
Réponse : 1 Hz – 22 kHz (-3 dB)
Entrée : 1 x USB
Formats : 16-Bit/32-44,1-48 kHz
OS : Supérieur à Win 2000 et Mac OSX
Sorties : 1 x RCA analogique stéréo
Dimensions LxHxP : 86 x 75 x 262 mm
Finition : Noir

IBUKI-analog
Réponse : 1 Hz – 20 kHz (-3 dB)
Sensibilité : 150 mV/1 kHz
Correction : RIAA -/+1 dB
Rapport signal/bruit : 70 dBA
Gain : 40 dB (MM), 60 dB (MC)
Entrées : 1 x MM/RCA, 1 x MC/RCA, châssis
Sorties : 1 x RCA
Dimensions LxHxP : 86 x 75 x 262 mm
Finition : Noir

Prix public : Musica Ibuki-amplifier : 749€ | Musica Ibuki-digital USB/DAC : 749€ | Musica Ibuki-analog : 699€

SYSTEME MIS EN ŒUVRE
Source : MacBook Air/iTunes 11.1.3/Pure Music, Drive 3D Lab Oppo, Thorens TD-124 Schopper, EMT XSD15, Scheu Analog Cello, Denon DL-103 modifiée
DAC : Ibuki-analog, Musical Fidelity M1 ViNL
DAC : Ibuki-digital, Hegel HD25
Amplificateur : Ibuki-amplifier, Hegel H20
Enceintes : Quadral Chromium Style 32, Fostex/ESS, Karlson/Coral vintage, BC Acoustique A3.5 ACT, Quad 2805
Câbles : Kimber USB, A.Charlin NOIR 1000 (modulation), A.Charlin HP GRIS 9000
Filtre secteur : 2 x Furman AC-210A E, transformateur d’isolement

 

Site constructeur : www.musika.jp
Importateur France : www.musikae.fr
Sélection d’enregistrements utilisés pour l’écoute
berlioz_fantastique__tilson_thomasjpg.jpg Stacey-Kent-Raconte-Moi.jpg Ode-To-Billie-Joe-Bobbie-Gentry.jpg Jimmy-Hendrix-Electric-Ladyland.jpg
Berlioz

Symphonie Fantastique
Michael Tilson Thomas
RCA Red Seal – PCM

Stacey Kent

Raconte-moi…
EMI/Blue Note – PCM

Bobbie Gentry

Ode To Billy Joe
Pure Pleasure Records – LP

Jimi Hendrix

Electric Ladyland
Polydor – LP