Miyajima Madake

The Soul Machine

 

Avec la confirmation du renouveau du vinyle et l’intérêt grandissant des amateurs pour des ensembles de lecture analogiques ne cherchant plus à singer les systèmes numériques haute-définition, la notoriété de Miyajima Laboratory n’a cessé de croître ces dernières années. Un succès mérité pour cette petite entreprise familiale en activité depuis déjà 35 ans qui appartient aujourd’hui au gotha de la galette noire et dont chaque nouveau modèle est accueilli avec enthousiasme par le public et les professionnels.

La récente Kansui avait peut-être incité les aficionados de la marque à penser que Miyajima avait produit là son chef d’œuvre ; l’évolution ultime d’une Shilabe qui avait déjà conquis un très large public. Ils avaient d’ailleurs toutes les raisons de le croire, vu les réactions enthousiastes que ce petit bijou ne cesse de susciter. Mais c’était sans compter l’étonnante créativité de Monsieur Noriyuki Miyajima qui lui permettait, en quelques mois, d’ajouter un modèle encore plus performant à son catalogue : la nouvelle Madake. Serait-ce elle le véritable chef d’œuvre du Maître ? Qui sait ? La Madake se différencie des autres modèles de la gamme par l’utilisation du bambou pour la réalisation de son cantilever. Mais attention, pas le premier bambou venu !

Le Madake utilisé est une variété extrêmement rare qui pousse uniquement à Iwashimizu Hachiman-gū, un sanctuaire situé dans la province de Kyoto dont le sol est très riche en fer. Monsieur Noriyuki Miyajima précise que cette espèce était utilisée comme filament par Thomas Edison qui l’avait choisie pour sa grande résistance, parmi les 1200 espèces existantes… Pas question de se contenter du premier cure-dent venu pour une cellule audiophile digne de ce nom. Si l’anecdote ravira l’audiophile à tendance ésotérique, elle éveillera peut-être un certain scepticisme chez d’autres…

Qu’importe, ce n’est pas la première fois que le bois ou qu’un autre matériau d’origine végétale sera utilisé pour ses propriétés amortissantes. L’américain Soundsmith propose d’ailleurs un modèle de cellule équipée d’un stylet en cactus,… même s’il faut avouer que l’espèce choisie semble dans ce cas d’un pédigrée beaucoup moins flatteur !

Si sur son Hyperion, le constructeur américain colle le diamant directement sur le stylet, Miyajima a quant à lui recours à une virole intermédiaire pour un montage paraissant très robuste. Hormis ce stylet spécifique, il semble que la Madake soit en tous points identique à la Kansui. Comme elle, elle utilise l’excellent profil Shibata pour la taille de son diamant et le principe Cross Ring qui constitue la spécificité électromécanique de ses cellules Miyajima. Il présente l’avantage décisif d’une bobine circulaire dont le centre se confond avec le point d’articulation de tout l’équipage mobile. Le traditionnel porte à faux des montages classiques étant supprimé, la bobine se déplace de manière symétrique à l’intérieur d’un champ magnétique constamment homogène. Ce principe d’une simplicité évidente est clairement expliqué à l’aide d’une animation flash sur le site du constructeur.

Le corps de la cellule est tourné dans une bille d’ébène dont les rondeurs ne facilitent pas l’alignement, de même que l’absence d’inserts filetés rend son montage sur le porte-cellule assez délicat. Le problème est récurant et la doléance commune à tous les utilisateurs, mais si le constructeur persiste à ne pas proposer de filetage, peut-être faut-il y voir la volonté de ne pas modifier le comportement vibratoire du corps de la cellule (qui n’est certainement pas étranger aux performances obtenues) ?

miyajima-madake-shibata.jpg Vivant depuis quelques temps en parfaite harmonie avec une Shilabe, je me suis trouvé partagé entre curiosité et crainte de la déception quand l’importateur français m’a annoncé qu’il me faisait parvenir une Madake. La Shilabe possède toutes les qualités que j’apprécie sur une cellule et je craignais que la course à la performance n’aboutisse aux habituels travers des modèles high-end : hyper-analyse et stérilité. Il faut dire qu’en matière de cellules haut de gamme nous nous sommes habitués à devoir choisir entre compliance faible et élevée, entre feeling et virtuosité, les plus chanceux ayant à leur disposition différents modèles afin de pouvoir répondre à l’humeur du moment. Plats traditionnels un jour, cuisine moléculaire le lendemain… VTA réglée, VTF ajustée à 2 grammes selon les préconisations du constructeur, le pré-phono Vida calé sur 240 ohms, dès les premiers tours de piste et sans aucun rodage la Madake annonce la couleur : il ne fait aucun doute que l’on a à faire à une cellule de grande classe. Le plaisir est immédiat, à peine entaché ça et là de quelques verdeurs dans l’aigu ou d’un suivi de piste parfois approximatif sur les très fortes modulations. Une dizaine d’heures suffisent pour que tout rentrent dans l’ordre. La cellule évolue ensuite lentement, de façon subtile, gagnant encore en souplesse, en ouverture et en légato.

Avec la Shilabe, j’avais misé sur une cinquantaine d’heures. Sa suspension est assez raide et le besoin de rodage se fait nettement plus sentir. L’importateur de son côté avait évoqué une centaine d’heures. Au terme de la période fixée, le résultat était déjà convainquant et il était possible de profiter des écoutes sans arrières pensées, même s’il est vrai que les heures qui suivirent montrèrent que la Shilabe continuait à s’ouvrir, à s’assouplir très légèrement et à améliorer son suivi de piste.
Pour quelqu’un vivant quotidiennement avec elle et la connaissant parfaitement, la centaine d’heures ne doit pas être loin de la vérité. Difficile dans ces conditions de définir une période de rodage optimale car les résultats sont rapidement plus qu’acceptables. Certains parlent d’une centaine d’heures, d’autre de deux cent et plus… pourquoi pas.

Toujours est-il que la Miyajima Madake est beaucoup plus rapide à se libérer. Une trentaine d’heures permettent déjà d’en profiter sans aucune frustration et sans avoir à subir une interminable période de purgatoire avant d’être autorisé à grimper au septième ciel. Pour ma part, je n’avais pas encore passé la cinquantaine d’heures que je ne me posais déjà plus la question. La Madake déploie autant d’énergie que la Shilabe à la lecture de House Of The Rising Sun de Nina Simone – Right On!, mais le message est beaucoup moins confus. Il se passe maintenant beaucoup plus de chose sur scène et l’on réalise que l’enregistrement, particulièrement difficile à retranscrire, contient bien plus de nuances que ce que l’on imaginait jusque là. Il faut dire que ce disque est aussi bon de par la prestation de l’artiste que mal enregistré ; mais il se dégage une énergie énorme de l’enregistrement public. Cette capacité n’est pas propre à la Madake, mais celle-ci sait le faire en gardant l’enveloppe du message intacte, en conservant toute sa matière et sa dynamique, évitant de basculer dans une analyse mécanique. L’ambiance tribale du See-Line Woman qui suit confirme la puissance et la finesse dont est capable cette cellule. Et puis il faut enchaîner avec sa version de No Me Quitte Pas (SIC), de Please Don’t Let Me Be Misunderstood… Ecouter la voix et le piano sur le dernier morceau, When I Was A Young Girl, somptueux…

L’enregistrement est vraiment mauvais mais possède l’énorme avantage de « sonner vrai ». La Miyajima nous emmène par la main au pied la scène ; ça sentirait presque l’herbe et la sueur… on fouille machinalement au fond de sa poche pour vérifier que le billet est bien là. Bon, j’exagère un peu. Vous me direz, avec une bande aussi médiocre, n’importe quelle cellule peut faire aussi bien ? Et bien non. J’ai écouté ce disque une multitude de fois sans jamais ressentir cela. La Miyajima est jusqu’ici la seule qui ait été capable de transmettre cette énergie sans rien gommer, fouillant le sillon sans exacerber la médiocrité de la captation. Le talent de Nina Simone est immense et la Madake le sert admirablement. Quand je pense que certaines multinationales voudraient nous faire avaler des versions pasteurisées-Bluraytisées de telles pépites…

miyajima_madake_et_shilabe.jpg Avec elle on retrouve également la couleur de chaque instrument, reproduite avec une rare acuité. Pour qui est particulièrement sensible à la qualité des timbres, cette cellule est totalement addictive. Ça vibre, ça résonne, ça sonne avec de la matière et du corps. Si avec la Shilabe il arrive parfois de regretter un léger manque de définition, comparée à d’autres concurrentes de haute volée, il n’en va pas de même avec la Madake. Tout est là, jusqu’au moindre pouillème de micro information, mais sans qu’à aucun moment celui-ci ne soit mis en avant. La Madake est une véritable virtuose qui ne fait jamais démonstration de sa technicité. Sa dextérité est toute entière au service de l’interprétation de l’œuvre car cette remarquable technicienne possède aussi le feeling nécessaire. Comme la Shilabe, la Madake apprécie les bras de masse moyenne à élevée. Les amateurs de bras long pourront donc se faire plaisir. Avec le bras Ortofon RS-212D et un porte-cellule amenant la masse totale à 19 grammes nous sommes pile dans les clous avec une fréquence de résonance (théorique) située à 10 Hz et un résultat déjà très exceptionnel. Associée au Rigid Float on monte encore d’un cran côté définition, particulièrement à l’extrémité inférieure du spectre ou l’on profite d’un grave d’une puissance et d’une articulation impressionnantes. On bénéficie d’une profusion de micro informations et des timbres de toute beauté, accompagnés d’une richesse harmonique rare. C’est tout bonnement scotchant !

Tout est là, dans un équilibre subtile mêlant justesse des timbres, richesse harmonique, texture des voix et des instruments, matière et capacité d’analyse poussée. La Madake fait preuve de qualités jusque là antinomiques en rivalisant avec les formules 1 de la catégorie sur le plan de la micro-dynamique. La Madake réunit enfin des qualités qui semblaient jusqu’alors refuser obstinément toute forme d’association. Sur le LP Rossini Rarities (RCA Victor 1967), la voix de Montserrat Caballé monte vers des sommets vertigineux en conservant une puissance et une pureté admirable, à la limite du supportable mais sans aucune stridence artificielle ni acidité.

L’interprétation de Miss You des Rolling Stones (EMI 1978) est elle aussi extrêmement dynamique, percussive, ça frappe directement au plexus et on en redemande ! Les transitoires sont peut-être moins impressionnantes car moins sèches qu’avec, par exemple, l’excellente Kiseki Blue récemment testée, mais elles semblent aussi plus naturelles. Il est possible de pousser le volume sans jamais (à part Mick Jagger) que ça ne se mette à brailler. Même sur les passages les plus complexes et les plus fortement modulés, ça passe toujours sans heurt, la scène sonore demeure parfaitement stable et chaque registre conserve sa place.

On aurait pu craindre que la présence d’un cantilever en bambou ait un effet identique à l’utilisation d’un tube en bois sur un bras de lecture, en provoquant un sur amortissement amenant une douceur générale qui embellit la restitution mais freine également les transitoires. Ce n’est pas la cas, bien au contraire. Sa longueur semble être le bon compromis entre amortissement et transmission de l’intégralité de l’énergie, mais sans y ajouter ses propres résonnances.
Du coup, la Madake ne gomme rien, ne simplifie jamais le message et l’on peut également suivre les nuances les plus infimes de la voix de Barbara sur Madame (Philips 1967) et de la réverbération qui la met en valeur sans perdre tout le poids et la puissance sourde de la contrebasse qui l’accompagne.

Sur Songs Of Love And Hate de Leonard Cohen (CBS 1971) la Madake, comparée à la Transfiguration Proteus – considérée par beaucoup comme l’une des meilleures cellules MC actuellement disponibles – se différencie par une restitution plus ample et un coté charnel remarquable pouvant devenir rapidement addictif, alors que la Proteus ne se défait jamais d’une certaine élégance, d’une délicatesse et d’un raffinement qui font sa force mais qui, à mon avis, la fait exceller uniquement dans certains styles de musique.

Noriyuki Miyajima : 1 – Harry Potter : 0

A force de tester des cellules on réalise que tout n’est peut-être finalement qu’une affaire d’association au moment de la conception, entre les différents éléments et matériaux disponibles. Chaque constructeur dispose d’un catalogue virtuel dans lequel il puise pour réaliser la cellule qu’il a en tête, tel un chef dans sa cuisine. Avec un peu d’habitude, la seule lecture des caractéristiques techniques et la vue des éléments qui la composent suffisent déjà à se faire une idée assez précise de la façon dont elle sonnera. En découvrant la Madake j’étais pourtant loin d’imaginer à quel point un malheureux morceau de bambou, à peine une écharde, pouvait transformer une Shilabe.

Comment changer le plomb en or ? Depuis des siècles que des générations d’alchimistes s’arrachent les cheveux sur l’énigme de la pierre philosophale, Monsieur Noriyuki Miyajima nous apprend qu’il suffit d’ajouter une once de bambou à la mixture ! Etonnant non ? Si ce n’est son prix (et encore), il m’est bien difficile de trouver un défaut à cette cellule. Pour autant, il n’est pas certain qu‘elle plaise à tout le monde. Avec la Madake, ceux qui recherchent une connexion directe avec la performance captée, oubliant technique et matériel, vont « tomber en amour », c’est sûr. Par contre, ceux qui versent du côté technophile pur et dur, ne pouvant se retenir de disséquer tout ce qui passe entre leurs oreilles et dont la discothèque est essentiellement constituée de pressages audiophiles, penseront peut-être que la Madake n’est pas faite pour eux. Peut-être…

Si comme moi vous êtes amateur d’Ortofon, d’EMT, de Decca et de tout ce qui affiche une compliance plus faible que ce qui était devenu la norme, vous ne pourrez que craquer car c’est sans aucun doute la reine de la tribu, celle qui réussit à réunir deux mondes : le feeling, l’immédiateté, l’évidence d’une SPU et les performances pures d’une Clearaudio ou d’une Dynavector, inaugurant à elle seule une nouvelle catégorie. Rien que ça. Alors, effectivement, 5290 € représentent beaucoup d’argent pour ce que j’ai tendance à considérer comme « simple consommable ». Ça n’en est pas moins une véritable affaire comparée aux quelques cellules qui peuvent prétendre rivaliser. D’autant que la Miyajima n’est pas une cellule « pointue » ; elle lit avec autant de bonheur les gravures anciennes, les dernières productions audiophiles et se sent à l’aise en toutes circonstances. Même si sa capacité de résolution des détails les plus fins est supérieure à celle de la Shilabe, la Madake reste relativement silencieuse dans le sillon et le souffle de la bande magnétique demeure discret, tout en se détachant nettement du contenu musical. Si vous êtes au début de la constitution d’un système analogique, que votre budget vous semble beaucoup trop limité pour une telle cellule, je ne saurais que trop vous conseiller d’abandonner provisoirement la platine et le bras de vos rêves, pour commencer par vous équiper d’une Madake, d’un bras Jelco (Schick s’il vous reste quelques euros) et d’une Garrard, Lenco ou autre Thorens d’occasion (même une TD-160 fera l’affaire). Pour bien moins de 7000 €, vous aurez là un ensemble capable de faire la nique à beaucoup de grosses pétoires hors de prix !

Et pour ceux qui ont déjà la chance de posséder la grosse pétoire – platine, bras et pré-phono de course – la Miyajima Madake leurs permettra d’accéder à la musique avec un grand « M » et un sentiment de plénitude rare.
Pour ma part, malgré l’hygiène de vie que je m’étais imposée (à savoir ne jamais me laisser tenter par une cellule à plus de 3000 €) et avais réussi à respecter, jusque ici tout au moins, il n’est pas question que je retourne la Madake à son importateur…

Eric Charlot

 

PS : Cerise sur le gâteau, les anxieux seront rassurés d’apprendre que Miyajima s’est constitué un stock de bambou et que les futures rénovations ne poseront pas de problème. J’imagine que l’équivalent d’une simple boîte d’allumettes doit suffire à fournir plusieurs générations d’audiophiles ?
 

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CARACTERISTIQUES TECHNIQUES MIYAJIMA MADAKE
Corps : Ebène
Cantilever : Madake (bambou)
Diamant : Shibata
Poids : 9,7 g
Niveau de sortie : 0,23 mV
Impédance interne : 16 ohms
Réponse : 20 à 32 000 Hz ± 3 dB
force d’appuis recommandée : 2,5 g
Compliance dynamique : 9 μm/mN
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PRIX PUBLIC
Miyajima Madake : 5290 € | Miyajima Kansui : 3490 € | Miyajima Shilabe : 2990 €

 

SYSTEME MIS EN ŒUVRE
Source : Feickert Blackbird, Thorens TD-124 Schopper, Ortofon RS-212D 9″, Ikeda IT407, Viv Lab Rigid Float 9″, Denon DL-103 Modifiée, Miyajima Shilabe, Transfiguration Proteus, Ortofon SPU Gold modifiée, Kiseki Purple Heart NS
Préampli-phono : Aurorasound Vida
Préamplificateur : Electrocompaniet EC 4.8, Aurorasound Preda
Amplificateur : Jeff Rowland MC-6, Gryphon Colosseum
Enceintes : Apogee Duetta Signature, Isophon Europa 75th
Câbles : Cardas, Nordost (phono), Charlin (modulation), Analysis Plus Solo Crystal Oval 8 (HP), Charlin (secteur)
Filtre secteur : Transformateur d’isolement
 

Site constructeur : www.miyajima-lab.com
Importateur France : Next Audio +336 60 70 63 63

 

Sélection d’enregistrements utilisés pour l’écoute

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Leonard Cohen
Songs Of Love And Hate
CBS 1971 – LP
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Montserrat Caballé
Rossini Rarities
RCA Victor 1967 – LP
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Nina Simone
Right On!
Roker Records – LP
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Ben Webster
Saturday Night At The Montmartre
Black Lion Records – LP